Human Profil n° 8 (Ecce homo), 2009 220x150 cm
© Olivier Goulet
Devenir~hybride, corps-prisons et corps-plateaux
Concept 1
Bernard Andrieu, L’hybridation est-elle normale ?
Michèle Robitaille, Natural Born Cyborg?
Clinique
F. Destruhaut, E. Vigarios, B. Andrieu, Ph. Pomar, Regard anthropologique en Prothèse Maxillo-Faciale : entre science et conscience
Nicole Farges, Un homme branché, Implant cochléaire et surdité
Mileen Janssens, Fragments et liaisons dans la langue et le signe: sémiotique et autisme
Politique
Raphaël Verchère, La prothèse et le sportif : du dopage comme résistance à la domination des stades
Jean-Paul Baquiast, Les processus co-activés et la nouvelle maîtrise du monde
LVE 1
Anne Querrien, Manola Antonioli, Quelques textes fondateurs sur le post-humain
Bernard Andrieu, Procréation, Hybridations
Esthétique
Alice Laguarda, Post-humain et invention de soi dans la création contemporaine
Mickaël Pierson, Brice Dellsperger / Body Double : aux frontières du réel
LVE 2
Manola Antonioli, Post et cyberféminisme
Jacques Florence et Pierre Vogler-Finck, Le Meilleur des nanomondes
Agencement
Maud Granger Remy, Fictions post-humaines
Elias Jabre, Second Life : Et si la mort de l’Homme était comique ?
Félix Guattari, Vers une ère post-média (octobre 1990)
Terrain
David Puaud, L’alter ego pouvoir
Groupe d’étudiants, Médias et TIC dans les révolutions arabes : la Tunisie
Concept 2
Janice Caiafa, Aspects du multiple dans les sociétés de communication
Bruno Heuzé, Du nouvel âge de la mécanosphère
Jean-Philippe Cazier, Entretien avec Jean-Clet Martin à propos de « Plurivers »
Fictions
Alain Damasio, Hybris
Olivier Auber, Impossible de penser
Istina Ntari, Je ne suis pas née dans la lumière
Textes complémentaires publiés dans Chimères antérieurement
Paul Virilio, Vitesse, vieillesse du monde
Les séminaires de Guattari (1984), La machine (biologique, mathématique, etc.)
Nos productions de subjectivités se confrontent à de nouveaux agencements entre l’homme et la machine, les humains et les non humains, la « nature » et les artefacts, la technique et
l’imagination, la science et la fiction.
Qu’est-ce qu’un corps désapproprié de ses organes « naturels » ? Un sujet qui ne retrouve plus son unité dans ses Moi(s) éparpillés, et découvre que cette « unité » était construite ?
Nouvelles prothèses technologiques
Le 28 novembre 1947, Antonin Artaud déclare la guerre aux organes, dans sa célèbre allocution radiophonique Pour en finir avec le jugement de Dieu. Avec le corps sans organes (CsO), il invente
un nouveau corps politique, un moyen de lutter contre la belle unité de l’organisme. L’organisme n’est pas le corps, mais ce qui impose au corps des fonctions, des liaisons, des organisations
dominantes et hiérarchisées. Chaque organe peut devenir un objet partiel, dériver vers des devenirs imprévisibles, tout comme la voix d’Artaud, devenue indépendante du reste de son « organisme
», peut affirmer que « le corps est le corps. Il est seul. Et n’a pas besoin d’organes. Le corps n’est jamais un organisme. Les organismes sont les ennemis du corps. »
Jamais donné d’emblée, comme peuvent l’être notre visage, nos jambes, nos bras, le CsO fait l’objet d’une expérimentation. « Ce n’est pas rassurant, écrivent Deleuze et Guattari, parce que vous
pouvez le rater » : désir et anti-désir, force de vie et puissance de mort, production et anti-production, le CsO est dangereux, inquiétant. Il peut souffrir, s’emballer, dériver, se
révolter, proliférer ou se détraquer : « Ce n’est pas du tout une notion, un concept, plutôt une pratique, un ensemble de pratique. » Corps de l’hypocondriaque qui perçoit la destruction
progressive de ses organes ; corps paranoïaque attaqué par des influences hostiles extérieures et restauré par des énergies divines ; corps schizo plongé dans la catatonie ; corps drogué ;
corps masochiste qui se fait coudre, suspendre, désarticuler ; corps désapproprié, défonctionnalisé, dé-dominant, dé-séparé de son environnement, aspiré par tout ce qui l’entoure, inspiré par
tous ses pores, sans hiérarchie, dilaté par la jouissance, l’angoisse et le désir, au point de former un « œuf » ouvert sur l’infini de son territoire existentiel.
Si l’hybridation de l’homme et des technologies peut être pensée comme un métissage qui lui ouvre de nouveaux devenirs (L’hybridation est-elle normale ?, Bernard Andrieu), l’action de se
brancher à une prothèse ou un organe artificiel se vit également comme une expérimentation en intensité, une tentative de se défaire de ses organes « naturels » pour accueillir une forme
étrangère, avec tout un théâtre de la cruauté fait de passages de seuils, de ratages ou de rejets qui mettent le corps en péril. Les implants cochléaires destinés aux sourds illustrent bien la
difficulté qu’a le corps à accueillir ces organes intrus qui nécessitent parfois un long et terrible apprentissage pour s’agréger (Un homme branché, Implant cochlétaire et surdité, Nicole
Farges).
L’utopie transhumaniste, inspirée par le développement des techno-sciences, rêve également de se débarrasser des organes, mais elle rate le CsO avant même de commencer l’expérimentation. Elle
fantasme la future « migration » de notre esprit dans des systèmes informatiques qui nous rendraient indépendants d’un corps perçu comme une forme archaïque, un reste d’animalité ou, dans une
tradition remontant à Platon, comme « le tombeau » de l’âme. À l’inverse d’Artaud, elle se pose comme l’ennemi du corps au profit d’un nouvel organisme numérique et unitaire, purifié de toutes
intensités. Cette rancune contre un corps insatisfaisant, composé de pièces prêtes à tout moment à se détraquer, indignes des « machines » de plus en plus perfectionnées produites par la
technologie, peut également être interprétée comme une version contemporaine de la « honte prométhéenne » que Günther Anders diagnostiquait en 1956 dans L’obsolescence de l’homme : « la honte
qui s’empare de l’homme devant l’humiliante qualité des choses qu’il a lui-même fabriquées. »
Dans le débat philosophique des grands auteurs de référence, il est d’ailleurs essentiellement question de craintes et de raidissements dans un monde post-humain où les technologies sont hors
de contrôle (LVE Textes fondateurs, Anne Querrien, Manola Antonioli). Il serait nécessaire de plier et déplier ces critiques dans d'autres directions, plus pragmatiques, comme le proposent les
travaux de Michel Foucault, de Gilles Deleuze et Félix Guattari, qui ont inspiré les concepts de devenir-hybride de Bernard Andrieu et de Plurivers de Jean-Clet-Martin.