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Le Blog du corps

Actualité de la recherche sur le corps en SHS (ISSN : 2269-8337)

Publié le par leblogducorps.over-blog.com
25/07/2012 | 06h21

 

 « Depuis 1973, des travailleuses et travailleurs du sexe aux quatre coins de la planète se regroupent et s’organisent.

Qui sont ces personnes ? Pourquoi et comment s’organisent-elles ? Quels sens confèrent-elles à leurs expériences ? Pourquoi revendiquent-elles la décriminalisation de leur travail ? Qu’ont-elles à dire à propos du syndicalisme, du féminisme, de la lutte contre le sida, de la violence ou des phénomènes migratoires ? Voilà un aperçu des questions auxquelles Maria Nengeh Mensah, Claire Thiboutot et Louise Toupin ont tenté de répondre, tout en situant le mouvement des travailleuses du sexe dans son contexte historique et international. Pour cela, elles ont colligé de nombreux documents témoignant des luttes des travailleuses du sexe de différents continents. Elles nous présentent ici les contributions choisies, signées pour la plupart par des militantes aux origines et aux expériences de travail du sexe variées. On trouvera donc dans cette anthologie unique une sélection importante de documents inédits ou traduits en français pour la première fois.

Luttes XXX nous invite à la rencontre d’un mouvement social méconnu. Ici les voix des travailleuses et travailleurs du sexe, longtemps réduites au silence, s’élèvent, réclament justice. »

Luttes XXX. Inspirations du mouvement des travailleuses du sexe Maria Nengeh Mensah, Claire Thiboutot et Louise Toupin (sous la direction de –). Les éditions du remue-ménage, Montréal, Québec, 455 pages, 2011, 45 €. En savoir + 
– PLAN GÉNÉRAL 1. S'organiser 2. Travailler 3. Bâtir des alliances 4. Se raconter
5. Décriminaliser 6. Agir face au Sida 7. Migrer 8. Se représenter
– DIFFUSION EN EUROPE La Librairie du Québec à Paris/DNM (site), 5° arrondissement, RER B Station Luxembourg.

 

Un extrait du numéro Inrocks Spécial Sexe disponible en kiosque et en ligne ici

"A l’heure où la France envisage d’abolir la prostitution, l’anthologie Luttes XXX apporte un nouvel éclairage sur le mouvement des travailleuses du sexe. Pour la première fois en français, ces textes sont une source militante et riche d’enseignements sur la question.

C’est le projet un peu fou de trois universitaires canadiennes : réaliser pour la première fois une anthologie francophone et mondiale du mouvement des travailleurs du sexe au travers de ses luttes, revendications et aspirations. Constitué de textes écrits par des militantes et travailleuses du sexe, Luttes XXX permet de repenser ce mouvement social apparu au début des années 70 et d’aborder, en s’inspirant de multiples modèles et témoignages, les questions de la prostitution avec un regard neuf.

Une réflexion salutaire à l’heure où la France envisage, via Najat Vallaud-Belkacem, ministre des Droits des femmes, d’abolir la prostitution et de pénaliser le client au mépris des revendications de plusieurs des premiers concernés : les travailleurs du sexe. Rencontre avec Maria Nengeh Mensah, l’une des auteurs de l’ouvrage et professeur à l’Ecole de travail social de l’Université du Québec à Montréal.

Quel a été le point de départ de cette anthologie ?

Maria Nengeh Mensah - Le premier moteur a été la langue : constituer un ouvrage en français sur ces questions. Il existait quelques recueils d’écrits et de réflexions mettant en avant les points de vue des travailleurs du sexe, mais uniquement en anglais. Nous voulions aussi rassembler des points de vue de langue et de pays de facture différente. Certains sont universitaires, d’autres plus littéraires, militants, rédigés à la première personne. Plutôt que de livrer notre analyse sur la question, nous voulions faire circuler ce qui existait depuis plusieurs décennies et apporter un éclairage sociologique en posant la question des travailleurs du sexe comme celle d’un mouvement social, qui s’inscrit à ce titre dans la pérennité et s’articule autour de revendications communes : la légitimité et la citoyenneté, caractéristiques des mouvements sociaux. Cet éclairage dénonce aussi toutes les violences, physiques – très souvent policières – et symboliques, la principale étant, pour les travailleurs du sexe, de ne pas pouvoir penser leur identité. C’est une minorité souvent privée de parole, que l’on entend peu.

Quelles sont les grandes étapes qui ont constitué le mouvement ?

Précisons que, dans l’anthologie, nous avons sciemment laissé de côté les actions, très importantes, réalisées par les travailleuses anglaises parce que nous voulions en priorité mettre en avant des expériences francophones. On trouve donc tout d’abord les mobilisations des années 70, qui s’inscrivent dans le sillage de 68. A Lyon, par exemple, en 1975, des prostituées occupent des églises. Elles se rassemblent pour dénoncer la corruption et la connivence entre policiers et propriétaires d’hôtels, qui empêchent de dénoncer certaines violences. Si un policier te bat et vole ton argent, vers qui se tourner ? Ce genre de rassemblement s’est produit dans d’autres villes françaises et européennes à la même époque. La deuxième vague, qui marque le début de l’expérience discursive, est liée à l’apparition du VIH au début des années 80. Cette lutte symbolise le temps des premières alliances entre personnes prostituées et gays stigmatisé(e)s. Il y a eu une intégration naturelle des travailleuses du sexe, des discriminations qu’elles subissaient, comme le dépistage obligatoire – pour la pute, jamais pour le client. Les investissements financiers réalisés par l’OMS ou l’ONU pour combattre la maladie ont permis, en France et dans de nombreux pays, de faire vivre des associations et de se structurer. On a pu développer des programmes, élargir la question du bouc émissaire à des réflexions plus larges qui touchent la citoyenneté, les rapports de genre. La vague syndicale, loin d’être achevée, pourrait constituer la troisième vague, dans la mesure où le travail du sexe serait vraiment considéré comme travail. Elle n’a pas vraiment commencé, sauf en Argentine. Si aujourd’hui j’ai une carte de membre du Strass, le Syndicat (français) du travail sexuel, cela ne protège pas réellement mes conditions d’exercer.

A quand remonte l’invention du terme “sex worker” ?

L’Américaine Carol Leigh l’aurait employé la première dans un colloque féministe, en 1978. Il réapparaît dans un texte à la fin des années 90 et se propage. Ce terme autorise un nouvel angle d’analyse et une nouvelle façon de penser l’activité : il neutralise la charge morale et idéologique, et permet de se centrer sur l’activité génératrice de revenus. On peut aussi imaginer qu’il recouvre plusieurs types de métiers. On se détache de l’image de la jeune fille qui fait le tapin au coin d’une rue et on réalise que ce travail peut se faire à l’intérieur, en se déplaçant, en recevant. Parler de travail du sexe dénaturalise l’activité. Dans la société, il est communément admis que si une femme n’a pas de revenus pour nourrir sa famille elle peut toujours vendre son cul. En parlant de travail, on voit bien que c’est une activité structurée, qui demande des compétences. Tout le monde n’est pas capable de le faire : si l’on n’aime pas la sexualité, si l’on n’arrive pas gérer son argent, il n’est pas intéressant de travailler dans ce secteur.

A lire aussi : Supprimer la prostitution ? péripathétique 

Pourquoi est-il si difficile de reconnaître le sexe comme un travail ?

On s’imagine émancipé, mais on est toujours très coincé. Le sexe est encore sacré. Il devient ce lieu qui devrait être égalitaire, pur, alors que dans les faits ce n’est pas ça. On peut aussi se demander pourquoi le sexe est perçu comme dangereux. Il y a une réflexion autour de la sexualité qui n’est pas menée. On imagine également que si l’on commence à parler de travail du sexe on banalise les choses, qu’on aura par exemple un kiosque des métiers du sexe dans les écoles. Pourtant, considérer les personnes comme des travailleurs permettrait de lutter contre la violence ou la corruption. Tant qu’il y a criminalisation, on ne peut pas considérer l’exercice comme un travail. La crainte est aussi liée à la notoriété des analyses féministes, qui ont (heureusement) illustré à quel point la sexualité est un lieu de pouvoir, de domination. Un lieu qui place généralement les femmes du mauvais côté du rapport de domination. La prostitution est souvent analysée selon cette grille. Dans notre ouvrage, on essaie de montrer que la revendication des travailleurs du sexe est profondément féministe. Dans le chapitre “Bâtir des alliances”, il y a un texte de Thierry Schaffhauser et de Maîtresse Nikita qui parle de “féminisme pute”.

Pensez-vous que les relations entre les travailleurs du sexe et les mouvements féministes peuvent s’améliorer, que des alliances peuvent voir le jour ?

Oui. Les nouvelles générations de féministes intègrent une réflexion poststructuraliste. Elles ne perçoivent plus le pouvoir comme un poids, dont il n’est possible de sortir que par un rejet absolu. Et l’on n’est plus forcément soit dominant, soit dominé. Elles ont pris des distances par rapport à l’idée du patriarcat. Elles sont plus réceptives aux revendications des travailleurs du sexe, et capables d’imaginer que ce n’est pas un débat pour lequel on est pour ou contre, mais qu’il y a des personnes qui, dans une lutte contre les violences et la reconnaissance des expériences féminines, ont des revendications dont on peut être solidaire. Le législateur m’inquiète davantage. Le resserrement des frontières, la séduction du conservatisme ou la mise en place de politiques de plus en plus conservatrices me font peur. L’alliance avec une gauche féministe est cruciale de nos jours. Il faut donner une crédibilité à la question de base sur l’égalité entre les hommes et les femmes. Quand j’entends votre ministre Najat Vallaud-Belkacem proclamer qu’elle veut abolir la prostitution dans une optique de lutte pour l’égalité hommes-femmes, je me dis qu’on marche à l’envers et qu’il n’y a plus de différence entre le fondamentalisme religieux et le féminisme.

La France pense pénaliser le client, en s’inspirant du modèle suédois.

Qu’en pensez-vous ? Il serait plus intéressant de s’inspirer de la Nouvelle-Zélande, qui a décriminalisé le travail du sexe depuis 2003. Décriminaliser permet d’avoir recours aux autres lois pénalisant l’exploitation, le vol, la coercition… et qui sont déjà prévues dans la législation. Les points de vue émanant des instances de régulation et des travailleurs sont très positifs. Des études sur l’impact de la décriminalisation montrent que cela légitime les travailleurs du sexe et empêche certaines conversations très stigmatisantes. Je trouve fort étrange que l’on ne s’intéresse pas davantage à ces modèles-là".

Luttes XXX – Inspirations du mouvement des travailleuses du sexe de Maria Nengeh Mensah, Claire Thiboutot et Louise Toupin (Les Editions du remue-ménage), 456 pages, 38 €

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